top of page

« Natsukashii » : la nostalgie nippone ?  

  • Photo du rédacteur: TetsugakuChat
    TetsugakuChat
  • 13 août 2025
  • 7 min de lecture

Dites-vous souvent aux autres que vous êtes nostalgique, au même titre que vous dites être content ou triste ? Cet adjectif est beaucoup moins présent dans notre vocabulaire quotidien qu'au Japon, où l'adjectif « natsukashii » (懐かしい) s'entend de manière journalière, dans les chansons, les conversations. En tant que Française, je donne à la nostalgie une dimension personnelle, quelque chose qui se partage peu et va de pair avec une émotion assez puissante et sérieuse, se mêlant à une forme de tristesse ou de regret. Il me viendrait peu à l'idée de me livrer au sujet de la nostalgie que je ressens à des inconnus par exemple. Pourtant, depuis que je suis au Japon, j'entends très souvent des personnes dire « natsukashii » au sujet de choses passées, souvent le sourire aux lèvres, alors qu'il est assez rare de se livrer sur ses sentiments profonds. 

Je me suis alors demandé si ce terme que nous traduisons un peu naïvement par «nostalgie » en français correspondait réellement à un sentiment similaire, et pouvait prendre la même acception, être utilisé dans le même contexte.


Définition et histoire du concept


L'article de Makoto Harris Takao, Beyond nostalgia and the prison of english, montre à quel point le concept est complexe et nuancé, et distinct du concept de nostalgie occidental. Il souligne que « natsukashii » est un adjectif couramment utilisé au Japon pour décrire un sentiment vague que « les choses ne sont plus ce qu'elles étaient », référant souvent à des événements et des sensations qui évoquent des liens avec le passé et des sentiments familiers. De son côté, Shiro Yoshioka explique que le passé est ressenti inconsciemment, et c'est ce sentiment de déjà vu (kishikan) qui est la source de l'émotion appelée natsukashisa. Natsukashii peut être utilisé par exemple lorsque je retourne dans un endroit où j'allais quelques années auparavant, j’ai alors un sentiment de déjà vu me faisant ressentir le passage du temps, sans nécessairement que cela appelle un sentiment négatif. 

Shiro Yoshioka, dans son analyse du film d'animation Mon Voisin Totoro, fait également cette distinction avec la nostalgie en établissant une différence conceptuelle claire entre natsukashisa* et ce qu'il nomme nosutarujia (ノスタルジア), terme emprunté au français «nostalgie ». Il affirme que le terme nosutarujia est trop étroitement associé aux notions de «retro » (retoro). Par exemple, le phénomène de shōwa nosutarujia fait référence à une «nostalgie » pour l'ère Shōwa (1926-1989), qui est un phénomène souvent plus « commercial » et superficiel qu’un réel sentiment, alors que les termes indigènes natsukashisa ou natsukashii expriment un sentiment plus fondamental et intrinsèquement positif de désir temporel pour le passé, sans l'excès ou le caractère négatif souvent attribué à la nostalgie occidentale. En somme, contrairement à la « nostalgie » qui peut être ambivalente, cette expression japonaise a une signification positive et agréable, tant historiquement que de nos jours. Tsugami Eisuke la décrit quant à lui comme une « qualité esthétique plaisante qui découle d'une appréciation onirique du passé ». 

Des études européennes précoces de la langue japonaise, comme le Vocabulario da lingoa de Iapam (1603), ont défini natçucaxij/natçucaxisa comme « le “désir” de [ceux qui sont/ce qui est] absent » (o aver saudades entre absentes), et le dictionnaire de Hepburn (1867) comme « un désir ardent pour quelque chose d'absent ». Cette association précoce avec le concept portugais de saudade suggère que le natsukashisa fonctionnait déjà comme un désir du passé à cette époque.

Une différence cruciale avec la nostalgie est que cette dernière tire son origine de quelque chose de malheureux, le regret, transformé en quelque chose de plaisant, tandis que le terme natsukashii n'a jamais partagé cet élément de souffrance. Tsugami Eisuke met en évidence que la nostalgie, dans sa définition anglo-saxonne, comporte une composante de « sentimentalisme » impliquant un « déséquilibre disproportionné entre l'objet et les émotions qu'il évoque », ce qu'il appelle une « émotion excessive ». Pour la psychologie japonaise, nostalgia peut être compris comme un natsukashii accompagné de sentiments. En somme, le « natsukashii » est une émotion positive, subjective et intrinsèquement liée à la langue et à l'expérience culturelle japonaise, distincte de la nostalgie occidentale par son absence de souffrance et de sentimentalité excessive.

L'auteur Claude Lévi Alvarès utilise ce terme aux côtés d'autres concepts comme le furusato (village natal) et les dôsôkai (associations d'anciens) pour décrire une « grammaire des équivalences » qui accorde une importance à ce qui est commun et minimise les différences. Le natsukashii est présenté dans ses écrits comme un sentiment qui contribue à la valorisation de la similitude et de l'appartenance collective au sein de la société japonaise. Il fait partie d'un ensemble d'éléments culturels qui favorisent l'idée d'un « moi qui déborde, qui circule, qui existe dans la vibrance d'une relation, dans l'entre-deux », par opposition à un moi individuel et solitaire. Le natsukashii évoquerait davantage quelque chose de commun qu'une nostalgie d'un événement purement individuel. Ce point m'éclaire, ou me questionne sur son utilisation : les Japonais ne semblent donc pas l'utiliser pour évoquer quelque chose de purement intime, mais peut-être davantage pour partager quelque chose d'un temps passé commun ? Compris en ce sens, les éléments anciens et la « mélancolie » qu'ils procurent peuvent être conçus comme un moyen de maintenir une connexion avec des valeurs et des expériences partagées, ce qui pourrait se comprendre lorsqu’on voit l'importance de la communauté au Japon.


Les traces quotidiennes du passé


Exemple de devanture rétro qui se retrouve partout au Japon
Exemple de devanture rétro qui peuvent se retrouver un peu partout au Japon

Bien que ces choses relèvent plutôt du « retro natsukashisa », du moins pour les gens de ma génération, je pense que l’importance des choses anciennes dans le quotidien japonais explique aussi pourquoi on entend si souvent le terme natsukashii. Par exemple, les chansons anciennes qui passent dans les haut-parleurs des villes, ainsi que les festivals traditionnels, sont des exemples par lesquels le Japon semble conserver un lien fort avec son passé culturel. Cela s’observe également dans les designs et l'architecture : beaucoup de magasins gardent leur esthétique d’antan et les traces de leur vieillissement, là où en France nous avons tendance à favoriser une forme de modernisation. Cette patine du temps est par ailleurs un des éléments principaux du wabi-sabi,  concept évoquant la beauté dans l'imperfection, l'impermanence et les traces du temps qui passe. Le « mono no aware » qui évoque la beauté fugace de la vie et la conscience de la transience des choses est aussi significatif : ces concepts peuvent permettre de comprendre pourquoi le Japon accorde tant de valeur au terme natsukashii, nostalgie non pas entendue comme une douleur venant du manque du passé, mais comme une forme de contemplation sensible et d'appréciation de l'impermanence, notion importante dérivée ici de la culture bouddhiste. Claude Lévi Alvarès le note également :


De ce point de vue, la vie quotidienne au Japon a profondément emprunté à la philosophie bouddhiste par cette centralité de l'instant où tout se fond et s'abîme, se dissout mais pour prendre sa valeur cosmique, indifférente à l'événement.

Là où en France, le passage du temps symbolise la plupart du temps la mort des choses, la mort de l'instant qu'on ne retrouvera plus, le passage du temps japonais a tout d'abord quelque chose de beau, renvoyant au tout. Le terme natsukashii est donc teinté de beauté et de poésie, et reflète une sensibilité particulière à la transience de la vie.


Pour conclure, bien que le terme « natsukashii » soit souvent traduit par « nostalgique », il désigne plus précisément un sentiment doux-amer de plaisir lié à des souvenirs agréables d'un moment passé, sans pour autant induire de tristesse profonde. Ce sentiment reflète une vision positive qui n'est pas nécessairement associée à une mélancolie lourde et au pathos. En France, la nostalgie semble souvent être perçue de manière plus mélancolique et parfois désabusée, notamment dans les œuvres littéraires et musicales. Par exemple, la chanson française traite souvent de la nostalgie sous un prisme de perte, de tristesse ou de regret.

Je m'arrêterai là pour aujourd'hui concernant cette petite étude du concept. 


Mais pour vivre, non pas le sentiment de natsukashii (puisque comme nous l’avons dit, cela renvoie à un vécu personnel), mais plutôt le retro natsukashisa, ressentir l’ambiance de la vie passée japonaise, je vous conseille vivement de visiter les cafés rétros plus communément appelés kissaten (喫茶店) lors de votre voyage. Ces endroits se sont développés au XXe siècle et sont souvent influencés par l'esthétique occidentale, bien qu'ils soient finalement vraiment propres au Japon, car la culture importée est toujours intégrée et mélangée ici pour devenir une synthèse purement nippone. Souvent tenus par des couples de personnes âgées, les murs gardent un aspect vieilli et les traces du passage du temps. Les vieux intellectuels et habitués prennent leur café en fumant une cigarette, et le morning set est souvent bon et très abordable.


Quelques adresses à Tokyo :


  • Coffee Times : 〒160-0022 Tokyo, Shinjuku City, Shinjuku, 3 Chome−35−11 タイムスビル 1階 (Central. Attention, il y a souvent du monde, et l'odeur de cigarette peut décourager). 

  • 喫茶アトリエ : 22 Aizumicho, Shinjuku City, Tokyo 160-0005 (pour manger un omurice pas cher !). 


Vous pouvez également visiter le quartier de Yanaka, qui témoigne du Tokyo rétro puisqu'il a été épargné par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. On y retrouve beaucoup de vieux magasins et la vie quotidienne. Le cimetière ainsi que le sanctuaire Nezu sont aussi intéressants à voir. Et à quelques minutes à pied, ce bar de jazz vaut le détour :


  • Eigakan Jazz (ジャズ喫茶 映画館) : 5 Chome-33-19 Hakusan, Bunkyo City, Tokyo 112-0001


*Natsukashii est l'adjectif, nastukashisa est le nom.


Les références utilisées pour cet article sont les suivantes :


Commentaires


bottom of page